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Le succès du film Des hommes et des dieux, véritable phénomène de société, interpelle les Amis de Louis Massignon , tant s'en dégage la convergence entre le projet de Christian de Chergé et les objectifs de la Badaliya tels que louis Massignon les expose dans ses innombrables Lettres et convocations ( à paraître en janvier 2011, Ed. du Cerf, collection Patrimoine).

Déjà deux analogies frappantes marquent l'itinéraire de ces deux hommes. Tout d'abord , en leur jeunesse, ils vivent, dans des circonstances différentes, une inoubliable expérience de « suppléance » ( badaliya en arabe), sauvés de la mort grâce à une intervention musulmane. Ensuite leur vocation se développe dans un contexte de violences dont sont en premier lieu victimes les fils derniers-nés d'Abraham.

La parole percutante de Louis Massignon vient à point pour expliciter le message suggéré par les images du beau film de X. Beauvois . De brefs extraits des textes annoncés sont proposés ici, comme en surimpression à quelques scènes cinématographiques. En effet, l‘engagement de la communauté de Thibirine s'accorde parfaitement à ce que préconisait le fondateur de la Badaliya. Dans les statuts de 1947, il demande aux membres d'être réunis, groupés et dirigés d'un même élan, vers le même but, qui nous lie, c'est par lui que nous offrons et engageons nos vies, dès maintenant, en otage.... /Cela/ exige une pénétration en profondeur, faite de compréhension fraternelle et de prévenance attentive, Et, pour favoriser cette compénétration, il les exhorte d'adapter leur vie quotidienne aux cinq « voies » de l'islam. Nous voyons les moines incarner tout naturellement ce conseil, aménageant leur Règle à leur milieu. Rappelons ce qu'en dit Massignon :

- le témoignage : Il faut témoigner, mais dans une non-violence sereine non pas avec une science théorique hautaine et sans amour, mais avec la science expérimentale de l'agir et du pâtir (explication de la Badaliya,1947). Ce « pâtir » peut aller jusqu'au martyre : Christian de Chergé ne l'exclut pas mais ne le demande pas, contrairement à Louis Massignon qui l'espère ... .

- la prière, ce noviciat que l'amour ne se lasse pas de reprendre, car le Désir de Dieu ne réduit jamais son don d'engagement et d'abandon à une formule morte (lettre 2, 1948). La vie monastique est scandée par les offices, celle des badaliyotes, l'est par un cadre précis de dévotions régulières communes. Les uns et les autres y ont intégré la récitation en arabe du «Notre Père» et de la « Fatihâ ». Les uns et les autres partagent des moments de recueillement avec leurs amis musulmans afin de « creuser son puits ensemble vers les eaux de l'Esprit Saint » dira C. de Chergé. nous amenant ainsi jusqu'aux eaux souterraines de la grâce que l'Esprit Saint veut y faire sourdre écrit Massignon dans les Statuts.

- Le jeûne privé ou public, l'arme de la non-violence par excellence, que Massignon a pratiqué et fait pratiquer tant de fois, à l'école de Gandhi. Notre position de non-violence est fondamentale ; prière, jeûne, sacrifice, ce ne sont pas des capitulations, mais des armes spirituelles, non pas pour « tempérer », mais pour surmonter les excès des deux terrorismes adverses (convocation, 3 mai 1957).

- L'aumône, non celle du porte-feuille (que les moines n' ont pas) mais L'aumône fondamentale qui est l'aumône de soi, c'est-à-dire l'hospitalité, synthèse des œuvres de miséricorde. L'exercice de l'hospitalité, axial dans l'Islam « abrahamique », est axial pour la Badaliya. Car c'est le Pauvre des Pauvres, l'Expatrié par excellence, Dieu, qu'elle nous fait accueillir, caché, « substitué », dans le plus désarmé de nos hôtes étrangers (lettre 15, 1961-1962).

- le pèlerinage : peut-être est-ce la prescription qui a été la plus honorée par Massignon et la moins par les moines et leurs voisins, reclus par la guerre civile. Le culte de Massignon pour les sept Dormants d'Ephèse associés à ceux de Vieux-Marché, est bien connu. Certains n'ont pas manquer de voir en cette célébration une préfiguration des sept moines de Thibirine.

Reste la délicate question théologique de la place de l'Islam dans l'histoire du salut. Or, à plus d'un demi-siècle de distance ni Louis Massignon ni Christian de Chergé, dont le niveau de compétences islamologiques ne peut faire de doute, n'ont la prétention de régler le problème du salut des musulmans. Ils adoptent une posture de suppléance , confiants en leur future incorporation dans l'Eglise , assumant leur condition,à l'exemple du Verbe fait chair, vivant parmi eux chaque jour, se mêlant à leurs vies ambitionnant seulement de les voir approfondir par une conversion intérieure au Dieu d'Abraham leur position actuelle (lettre 13, 1959-1960).
Dans une homélie le prieur de Tibhirine dira : « Le message de l'islam est tout entier mêlé dans le Christ qui le déborde de toute part. » (8 mars)

Se gardant de toute affirmation dogmatique, les deux prophètes confessent humblement par leur vie leur pressentiment que la compassion non-violente est la pierre angulaire de toute reconstruction humaine . Ils savent que
la mort corporelle qui vient silencier toute voix ici-bas n'aura pas prise sur notre /leur/ témoignage, et l'expansion de son écho alentour ne nous /les/ préoccupe plus (lettre 1, 1947) .

F.Jacquin